Le ministre des affaires étrangères relève, avec la pandémie, « une amplification des fractures qui minent l’ordre international ».

Propos Recueillis Par Cyril Bensimon, Christophe Châtelot Et Piotr Smolar

Démocratiques ou autoritaires, tous les régimes sont secoués par la pandémie de Covid-19. La tendance au repli national et à la controverse sur la crise sanitaire est difficile à battre en brèche. Alors que se profile un sommet inédit, par visioconférence, des pays du Conseil de sécurité de l’ONU (dit « P5 »), le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a répondu par téléphone aux questions du Monde.

L’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, a été convoqué au Quai d’Orsay en raison d’écrits jugés inadmissibles sur la réponse occidentale au Covid-19. S’agit-il d’un cas isolé ou de l’illustration d’une mue de la diplomatie chinoise, plus agressive ?

Depuis le début de la crise pandémique, je me suis entretenu quatre fois avec mon collègue chinois. Nous avons des relations de dialogue et de coopération, qui nous amènent à dire ce qu’on pense. Nous avons des principes.

Je ne peux pas accepter que le personnel de nos Ehpad se trouve calomnié par qui que ce soit, y compris par l’ambassade de Chine [qui a accusé le personnel soignant français des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes d’avoir abandonné leur poste]. Je l’ai fait savoir.

Dans les heures qui ont suivi, une déclaration du porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a permis de lever tout malentendu, en insistant sur la nécessité de travailler ensemble dans un nouveau multilatéralisme. Nous entendons être respectés comme la Chine, elle, souhaite l’être.

Pékin essaie-t-il de prendre la place occupée par Washington dans le concert des puissances ?

Je lis et j’entends que le monde d’après n’aurait rien à voir avec le monde d’avant. Je partage ce vœu, mais c’est de l’ordre de la prédiction. Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant, mais en pire.

Il me semble que nous assistons à une amplification des fractures qui minent l’ordre international depuis des années. La pandémie est la continuation, par d’autres moyens, de la lutte entre puissances. C’est d’abord la remise en cause déjà ancienne du multilatéralisme. Des acteurs majeurs se désengagent, comme l’illustre la décision américaine de suspendre sa contribution à l’Organisation mondiale de la santé [OMS], alors que c’est la seule organisation universelle capable de lutter contre la pandémie. D’autres s’engouffrent dans les brèches.

Cette lutte, c’est aussi la systématisation des rapports de force qu’on voyait monter bien avant, avec l’exacerbation de la rivalité sino-américaine. C’est enfin l’extension de la compétition internationale, voire de l’affrontement, à tous les secteurs. Cela se poursuit, dans cette crise, sur le terrain de l’information. Je pense à ce qu’on appelle les « infodémies » et au terrain politique où l’on essaie de comparer les modèles de gestion de crise.

Vous avez mentionné l’OMS, dont la direction est très contestée. Partagez-vous ces reproches ?

Cette crise a révélé une double difficulté dans le multilatéralisme de la santé. Il faut redonner à l’OMS les moyens de mieux remplir sa mission normative, ainsi que celle d’alerte et de détection. Il serait souhaitable de constituer, sur le modèle du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], un haut conseil de la santé humaine et animale, qui pourrait dire la science, sur la base du travail d’experts reconnus.

L’autre difficulté pour l’OMS, c’est la coordination entre les grandes initiatives et les grands acteurs de la santé mondiale : Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, l’Alliance du vaccin [GAVI], Unitaid… La France est un grand contributeur et travaille pour que la réponse à la pandémie soit massive, coordonnée, en particulier pour les pays les plus vulnérables et en Afrique.

Il y avait avant la crise sanitaire une différence d’approche entre Américains et Européens par rapport à la Chine, entre confrontation et quête de compromis. Les Européens durciront-ils leurs positions ?

L’Europe doit devenir géopolitique. Elle doit être au rendez-vous de son histoire, mais aussi assumer ses responsabilités sur le plan international.

La Commission européenne avait dit, début 2019, que la Chine était à la fois un partenaire et un rival systémique. Cela ne nous empêche pas d’avoir des relations de travail, de collaboration. Je pense, par exemple, à la mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat. Cela ne peut se faire que si la Chine respecte l’Union européenne [UE] en tant que telle. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois, Pékin joue sur les fragmentations dans l’UE.

Avez-vous fait le deuil des Etats-Unis comme allié ?

Les Etats-Unis sont une grande puissance qui semble hésiter à jouer son rôle de leadership au niveau mondial. Cela entraîne son repli et rend difficile une action collective sur les grands enjeux de l’humanité. En conséquence, la Chine se sent en situation de pouvoir dire un jour « je suis la puissance et le leadership ». Nous souhaitons que les Etats-Unis remplissent leurs responsabilités et gardent une relation de confiance avec leurs alliés.

Mais l’enjeu est surtout que l’Europe exerce sa souveraineté et se trouve un destin de leadership. Qu’elle se projette dans ce rôle. Qu’elle ne se contente pas de s’interroger sur elle-même, sur la manière dont elle sortira de la crise, dont elle défendra sa souveraineté sécuritaire, d’une manière générale, pour ne pas dépendre de l’extérieur.

Emmanuel Macron s’est prononcé pour une annulation de la dette des pays africains. Pékin, qui en détient 40 %, n’y est pas favorable. N’avez-vous pas lancé un slogan généreux avec l’argent des autres ?

L’initiative prise par le président de la République visant à alléger la dette de pays africains a été acceptée et validée puisque le remboursement des dettes bilatérales publiques et privées a fait l’objet d’un moratoire jusqu’à la fin de l’année, y compris par la Chine.

C’est un premier acte, souhaité par les Africains, qu’il faut maintenant mettre en œuvre. Ce ballon d’oxygène d’environ 20 milliards de dollars [soit 18,4 milliards d’euros] pour quarante pays doit leur permettre d’investir davantage pour lutter contre le Covid-19.

Ce premier résultat ne suffit pas. Nous souhaitons qu’en fonction de la situation des pays et dans un cadre multilatéral, il puisse y voir des annulations de dettes accompagnées d’un plan d’investissement dans les domaines de la santé, de l’éducation… La même détermination devra être au rendez-vous et cela concerne aussi la Chine.

Pensez-vous que l’onde de choc de la pandémie pourrait emporter certains régimes africains ?

Il faut être vigilant sans développer des perspectives cataclysmiques. L’ampleur de la crise sanitaire en Afrique est impossible à prédire. La pandémie atteint cinquante-deux pays sur cinquante-quatre, mais le nombre de cas détectés est relativement faible, probablement parce que le dispositif sanitaire africain n’est pas suffisamment structuré pour identifier toutes les personnes touchées.

Il y a des facteurs qui incitent à l’optimisme, comme la jeunesse de la population, l’expérience dans la gestion des pandémies. D’autres portent au pessimisme, comme la faiblesse des systèmes de santé, le risque de propagation accélérée dans les grands centres urbains, le nombre de déplacés… Il importe donc d’anticiper le développement de la pandémie, car la violence du choc économique arrivera, quoi qu’il en soit.

Après le retour des Français bloqués à l’étranger, comment allez-vous traiter la question des expatriés, dont certains, notamment en Afrique, voudraient aussi rentrer ?

Nous avons mobilisé beaucoup d’acteurs pour permettre le retour des Français qui étaient à l’étranger à titre provisoire. Nous avons rapatrié, avec l’appui d’Air France, près de 170 000 Français dans un contexte de circulation aérienne très ténue, de fermeture des frontières… Désormais, nous allons effectuer dans le cadre de l’UE des « vols balais » pour la fin de ces retours.

Concernant les 3,5 millions de Français qui résident en permanence à l’étranger, nous allons envisager des mesures spécifiques pour les personnes les plus vulnérables. Pour les autres, nous souhaitons qu’ils restent là où ils vivent, qu’ils répondent aux normes de confinement ou de précaution dictées par les pays où ils résident. Cela demande un minimum de sécurisation. Nous allons proposer un dispositif de soutien sanitaire à chaque communauté française des pays les plus exposés. Avec de la télésurveillance, de la télé médecine, avec des capacités sanitaires d’évacuation si nécessaire et un soutien éducatif et social.

Vous avez appelé de vos vœux une « grande explication » avec la Turquie sur ses alliances contradictoires. Y a-t-il un tabou turc dans l’OTAN ?

Il existe une interrogation sur les objectifs, les stratégies à long terme de l’Alliance [atlantique] à un moment sensible où sont en train de tomber les grands accords de maîtrise des armements datant de la guerre froide.

Dans ce cadre-là, nous nous interrogeons sur le comportement de la Turquie. Sa présence au sein de l’OTAN, tout en choisissant des dispositifs antiaériens russes ; lorsque, en Libye, elle fait transférer des « proxies » syriens pour participer au conflit et mobilise d’importants moyens (bateaux, drones…), comme dans la baie de Misrata ; quand l’immigration devient un sujet de chantage ; quand, en Méditerranée orientale, des bateaux participent tantôt à l’action de présence de l’OTAN, tantôt à la sécurisation de zones qu’elle s’approprie…

Cela fait beaucoup ! Lorsque la Turquie demande la solidarité, elle doit en même temps apporter une clarification. Elle n’a pas été faite, la pandémie ne le permet pas, mais on ne pourra éviter cette clarification.

Comment assurer la poursuite des opérations antidjihadistes au Sahel en cette période de crise sanitaire mondiale ?

La pandémie qui touche aussi ces pays complique la mise en œuvre de l’accord de Pau [conclu en janvier]. Mais la dynamique issue de Pau fonctionne toujours. Il y a eu des gains opérationnels dans la zone des trois frontières. L’armée malienne est retournée à Kidal. La force Takouba se mobilise.

Certes, il y a des éléments négatifs. Je pense notamment à l’affaire Soumaïla Cissé [opposant enlevé au Mali par des djihadistes] ou à la réorientation provisoire des forces tchadiennes vers le lac Tchad à la suite d’attaques de Boko Haram.

La Pologne et la Hongrie exploitent la crise pour piétiner les normes démocratiques. Est-ce qu’elles détruisent le projet européen de l’intérieur ?

Dans le débat sur le meilleur modèle politique pour une résolution de la crise, il y a une tendance qui préconise le modèle autoritaire. Je suis convaincu que le modèle démocratique est en train de prouver sa propre autorité. Il faut que la démocratie, l’information, la transparence et la liberté soient au rendez-vous pour gagner. Si vous n’avez pas la transparence, ni la confiance, vous ne gagnez pas. C’est ce message que je pourrais porter à nos partenaires européens.

Peut-on envisager des sanctions européennes contre ces pays ?

Cette question se posera au moment opportun et j’imagine qu’elle pourrait l’être à un prochain Conseil européen. Mais la priorité est de lutter contre la pandémie.

LE MONDE