La crise économique liée au Covid-19 oblige le prince héritier saoudien à tailler dans les dépenses publiques

BEYROUTH -correspondant

Ce devait être l’année de la consécration pour Mohammed Ben Salman. La présidence du G20, le groupe des vingt pays les plus riches de la planète, ayant été attribuée en 2020 à Riyad, l’ambitieux prince héritier, fils du roi Salman, avait l’occasion de briller.

Le sommet des chefs d’Etat prévu en novembre devait lui permettre de retrouver sa place sur la scène internationale, après deux années d’ostracisme larvé, dû à l’affaire Khashoggi – du nom du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné dans le consulat de son pays à Istanbul, le 2 octobre 2018. Et la série de conférences programmées en amont, drainant ministres et hauts fonctionnaires étrangers, devait assurer la promotion de la « nouvelle Arabie » chère au dauphin. Un pays en mouvement, décidé à rompre avec ses archaïsmes, à s’ouvrir aux femmes et à sortir du « tout pétrole ».

La crise sanitaire mondiale déclenchée par l’épidémie de Covid-19 a remis en cause cet ambitieux programme. Les réunions ministérielles ont basculé en mode virtuel, chacun claquemuré dans sa capitale, le nez sur un écran d’ordinateur. L’incertitude plane sur la faisabilité du sommet qui doit avoir lieu les 21 et 22 novembre. Dans le royaume où l’on dénombre 44 830 cas d’infection et 273 morts, l’épidémie n’a toujours pas atteint son pic.

La cité Neom en sursis

La déconvenue est d’autant plus grande pour « MBS » que la crise pétrolière, exacerbée par le coronavirus, fragilise ses ambitions modernisatrices, socle de son ascension politique météorique. Parmi les mesures d’économie présentées lundi 11 mai par le ministre des finances, Mohammed Al-Jadaan, en réponse à l’effondrement des cours de l’or noir, figurent le gel ou le report de certains grands projets de développement.

Le ministre des finances n’est pas entré dans les détails, mais il y a fort à parier que Neom, la cité ultramoderne de « MBS », fera les frais de ce plan. Budgétée à 500 milliards de dollars (460 milliards d’euros), tête de gondole de Vision 2030, le programme de réformes du prince héritier, cette mégalopole futuriste est censée voir le jour dans les cinq prochaines années, dans le coin nord-ouest de la péninsule Arabique. Il est probable aussi que les investissements prévus dans le secteur touristique, emblématiques de la volonté d’ouverture du numéro deux saoudien, seront ralentis.

Le ministre Jadaan a aussi annoncé le triplement de la TVA, introduite il y a seulement deux ans, au taux de 5 %, et la suppression de l’allocation de 1 000 riyals (250 euros), versée depuis trois ans aux ménages les plus modestes. « C’est la deuxième vague de mesures d’austérité après la levée des subventions sur l’essence et l’électricité entamée en 2015, souligne François-Aïssa Touazi, ancien diplomate et cofondateur du think tank CAPmena, spécialisé dans les pays du Golfe. Le pouvoir saoudien semble résolu à mettre fin à l’Etat-providence, c’est un vrai tournant. »

Avec un baril à 30 dollars, contre plus de 50 début mars, le gouvernement est privé de la moitié de ses revenus pétroliers, qui représentent traditionnellement 70 % des recettes. La chute des cours résulte de la brutale hausse de la production décidée ce mois-là par la Russie et l’Arabie saoudite, et de l’effondrement de la demande en période de confinement.

L’hémorragie budgétaire est aggravée par l’arrêt du tourisme religieux. Le coût de la suspension de la Omra, le « petit pèlerinage », qui draine en temps de ramadan des flots de fidèles vers les mosquées saintes de La Mecque et Médine, se chiffre en milliards de dollars. Le manque à gagner sera encore plus élevé si Riyad, comme pressenti, renonce à organiser le Hadj, le grand pèlerinage, programmé pour la fin juillet. « Le royaume n’avait pas fait face à une crise d’une telle sévérité depuis des décennies », a reconnu Mohammed Al-Jadaan.

Refroidissement avec Trump

Contrairement à d’autres pays pétroliers, comme l’Algérie et l’Irak, l’Arabie saoudite pourra amortir le choc grâce à son matelas de devises et son faible taux d’endettement (23 % du PIB). La Couronne réfléchit d’ores et déjà à la plus grosse émission d’obligations de son histoire, qui promet, comme les précédentes, d’être sursouscrite par les établissements financiers locaux et internationaux.

Reste que personne ne peut préjuger de la durée de la dépression. Les gros pays consommateurs de pétrole ayant profité des prix bas pour surstocker, et le déconfinement s’opérant de façon graduelle, le retour au statu quo ante pourrait prendre un an, voire plus. « Je ne pense pas que le monde ou le royaume reviendront à la situation qui prévalait avant le coronavirus », a même prédit Mohammed Al-Jadaan. Or durant le seul mois de mars, le gouvernement a brûlé 27 milliards de dollars de réserves, 5 % du montant détenu par la banque centrale.

D’où ce tournant de la rigueur, qui sera compliqué à négocier pour « MBS ». La suppression, annoncée en septembre 2016, d’une série de primes qui permettent aux fonctionnaires d’améliorer leur paye, avait généré une certaine colère sur les réseaux sociaux et dans les majlis, ces salons de discussion privés. Le gouvernement avait fait marche arrière sept mois plus tard, à la suite d’un appel à manifester diffusé sur Internet. « C’est un défi risqué pour MBS, observe François-Aïssa Touazi. Il s’est imposé en promettant aux femmes, aux jeunes et aux classes moyennes une Arabie plus moderne, plus riche. »

En finir avec la rente pétrolière

Le prince héritier doit simultanément gérer un refroidissement de ses relations avec Washington. L’agence Reuters a révélé que, lors d’une conversation téléphonique avec « MBS », le 2 avril, le président américain, Donald Trump, a menacé de priver le royaume de la protection militaire des Etats-Unis si Riyad ne réduisait pas le niveau de sa production pétrolière. L’impact dévastateur de la dégringolade du prix du baril sur l’industrie du gaz de schiste américain menace les rêves d’indépendance énergétique de Donald Trump.

Dix jours après cette sommation, la Russie et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole s’accordaient sur une baisse historique de leur production, de l’ordre de 9,7 millions de barils par jour, dont 2,5 chacun pour Moscou et Riyad. Cette décision n’a pas eu l’effet escompté car, entre-temps, le coronavirus a paralysé une partie des économies les plus importantes de la planète. La révélation par le Wall Street Journal, début mai, que les Etats-Unis rapatriaient quatre batteries antimissiles Patriot, affectées à la protection des sites pétroliers saoudien, a accentué le sentiment d’une brouille entre Riyad et Washington.

« Je pense que les Patriot auraient été retirés de toute façon, mais il est clair que la relation n’est plus aussi confortable qu’elle l’a été, convient Steffen Hertog, spécialiste de l’Arabie saoudite à la London School of Economics. Il est probable que cela va accélérer le pivot de l’Arabie saoudite vers la Chine, même si, d’un point de vue sécuritaire, l’Arabie saoudite va continuer à dépendre des Etats-Unis pour de nombreuses années encore. »

La crise, paradoxalement, recèle des opportunités pour Mohammed Ben Salman. Même si elle survient trop tôt, alors que le royaume reste très largement pétrodépendant, elle conforte ses efforts visant à rompre avec cette rente qui entretient un secteur public pléthorique et sclérosé, et décourage l’esprit d’entreprise.

Coup de malchance, plusieurs des secteurs érigés en alternatives aux hydrocarbures, comme le divertissement et le tourisme, sont particulièrement pénalisés par l’épidémie de Covid-19, de même que l’aéronautique, une voie privilégiée par les voisins de Riyad, comme le Qatar, Dubaï et Abou Dhabi. « La crise doit inciter les pays du Golfe à repenser leur stratégie de diversification, estime François-Aïssa Touazi. L’Arabie saoudite a intérêt à investir davantage dans des secteurs plus résilients et profitables, comme la santé et les mines. »

Pour conserver le soutien des classes moyennes, dont le pouvoir d’achat ne cesse de baisser, l’homme fort du royaume devra probablement accélérer ses réformes sociétales. Introduire une liberté de mœurs croissante, à défaut de libertés politiques, qui ne sont pas de son goût. Avec la crise sanitaire mondiale, enfin, il devient plus urgent que jamais de ranimer les instances de concertation multilatérale comme le G20. Riyad a l’occasion de faire du sommet des chefs d’Etat, à la fin de l’année, un moment important de l’ébauche du monde d’après.

Le Monde